L'ARTISTE   L'oeuvre

Bernhard Johannes BLUME

Né en 1937 à Dortmund (Allemagne)
Vit et travaille à Cologne (Allemagne)

 

La raison pure en tant que raison pure indigeste , 1981

Polyptyque de quatre photographies N&B et un texte. 40 x 30 cm chaque

Notice

Partant du quotidien le plus trivial qu’il met généralement en scène dans son appartement, Bernhard Johannes Blume relate à travers cette série de photographies une performance qu’il a réalisé lui-même, intitulée, comme un hommage à peine déguisé à « La critique de la raison pure » du philosophe allemand Emmanuel Kant, La raison pure en tant que raison pure indigeste. L’objet, un parallélépipède blanc indéfinissable, semble autonome et animé. Il devient le sujet de l’expérience menée par l’artiste qui le touche et le montre, le regarde ou l’observe, le goûte et le sent. Cette performance expérimente de façon humoristique les concepts kantiens : comment appréhender ce qui est à la fois un phénomène et une chose en soi ? Comment déterminer ce que je sais et ce que je connais ? De manière physique et sensible : l’artiste l’éprouve à travers la performance (il semble goûter l’objet dont il a réussi à s’emparer) et de façon plus intellectuelle : l’artiste renvoie le spectateur à sa propre lecture de l’œuvre. Reconstituant mentalement la performance dont rend compte la succession des photographies, le spectateur ne peut qu’imaginer ce qu’est cet objet (et quel goût il pourrait avoir par exemple) sans pour autant départager précisément ce qu’il en sait de ce qu’il en connaît. L’œuvre est drôle, et l’art offre ici une belle manière de goûter la philosophie.

Propos de critique,

 

Burlesque, audacieux, rageur, hasardeux, provocateur ou chorégraphié, le geste reste le vecteur privilégié du rapport de l’individu à son environnement et une forme d’expression exploitée par les artistes pour sa capacité à créer du lien mais aussi du désordre. Désignant simultanément l’exploit ponctuel et l’attitude générale, le geste est saisi comme pratique problématique de la relation à l’espace physique ou social. […] Ici, les rapports avec les objets sont garants d’un ordre différent. L’action des personnages est ce qui imprime leur mouvement premier aux objets. Mais ceux-ci sont utilisés de manière inattendue lorsqu’ils n’échappent pas à toute emprise comme la valise de Werner Reiterer, la cruche d’Anna et Bernhard Blume, les vêtements de Blanca Casas Brullet ou le fauteuil de William Wegman. Par un singulier renversement des choses, le corps humain devient fonctionnel (simple support chez Daniel Firman ou Roman Signer) tandis que les objets, libérés de leur charge utilitaire, acquièrent une surprenante autonomie au point de devenir « vivants ».

Texte de Julie Pellegrin, extrait du catalogue Attention à la marche (histoires de gestes), La Galerie de Noisy-Le-Sec, avril-mai 2005.

Kant…
De la différence entre penser et connaître :

Pour connaître un objet, il faut pouvoir en prouver la possibilité (soit par le témoignage de l'expérience de sa réalité, soit a priori par la raison). Mais je puis penser ce que je veux, pourvu que je ne tombe pas en contradiction avec moi-même, c'est-à-dire pourvu que mon concept soit une pensée possible, quoique je ne puisse pas répondre que, dans l'ensemble de toutes les possibilités, un objet corresponde ou non à ce concept, pour attribuer à un tel concept une valeur objective (une réelle possibilité, car la première n'était que logique), il faudrait quelque chose de plus qui peut également se trouver dans les sources pratiques (Critique de la raison pure, Préface 2°ed, p22-23).

Ainsi la critique nous apprend à prendre l'objet dans deux sens, c'est-à-dire comme phénomène et comme chose en soi. Même si je ne peux connaître mon âme envisagée par la raison spéculative, ni par conséquent, la liberté comme la propriété d'un être auquel j’attribue des effets dans le monde sensible, je puis pourtant penser la liberté, c'est-à-dire que la représentation de cette liberté ne renferme du moins en moi aucune contradiction, si l'on admet notre distinction critique des deux modes de représentations (mode sensible et intellectuel) et la limitation qui en découle relativement aux concepts purs de l'entendement, par conséquent aussi relativement aux principes qui dérivent de ces concepts (Critique de la raison pure, Préface 2°ed, p23).

Pistes de réflexion

  • Le rapport entre Objet - Corps - Geste :
  • Objet…Identification : forme parallélépipédique blanche, fabrication de l’homme, objet vivant, envahissant, agressif, (mauvais génie)
  • Corps …De l’artiste, (ou de sa femme, Anna et de sa mère, Maria)
  • Situation de l’objet par rapport au corps…À la place du visage (comme une présentation de l’objet ou un refus d’être pris en photo), à la place des yeux (non-visibilité), dans la bouche (aliment, geste de se nourrir cf. le titre avec le mot « indigeste »), coincer dans la bouche (obstruction, bandeau)
  • L’humour… Burlesque dû au décalage entre des interrogations métaphysiques artistiques et des situations de dérèglement du quotidien (instabilité), ironie de la situation, force et énergie magique, narration à construire.
  • Le titre renvoie à un ouvrage de Kant « La critique de la raison pure ». Blume le modifie ; dérèglement sur l’expérience de la connaissance.

Biographie

  • Première exposition en France en 1994 (à 57 ans) à la Galerie Bouqueret+Lebon à Paris.
  • Anna Blume, née en 1937 à Bork, Westphalie De 1960 à 65 : Études artistiques à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf et Bernhard Blume fait des études de philosophie à l’Université de Cologne, de 1967 à 70.
  • Travail photographique dès les années 70
fiche réalisée par le service médiation du FRAC Poitou-Charentes" et le chargé de mission DAAC (Délégation Académique à l'Education Artistique et Culturelle)